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samedi 29 mai 2010

«JE SUIS ALLÉ AU BOUT DE MES RESSOURCES». Bl Article de Bertrand Raymond!


«JE SUIS ALLÉ AU BOUT DE MES RESSOURCES»

BERTRAND RAYMOND
SAMEDI 29 MAI 2010
RDS.CA
Éric Lucas et Librado Andrade après leur combat. (Photo PC)
Éric Lucas et Librado Andrade après leur combat. (Photo PC)

Bertrand Raymond
QUÉBEC - Vous dire toute l'admiration que j'ai pour Éric Lucas. Et cela ne date pas d'aujourd'hui. Les athlètes qui, comme lui, avancent dans leur carrière sans se soucier de la notoriété et de la force de frappe de leurs adversaires, ne courent pas les rues.

Si Lucas avait gagné sa vie avec des patins aux pieds, il aurait été l'athlète le plus populaire en ville. On l'aurait vu constamment dans le choix des trois étoiles. Hier soir, dans la dernière défaite de sa carrière, l'une de ses plus cruelles, le public de Québec lui a accordé d'emblée la première étoile par le biais d'une ovation debout quand, le visage ensanglanté, il a réalisé que c'était terminé.

Quelle fin de carrière pour un homme qui avait déjà tout donné à son sport et qui est allé encore une fois à la limite de ce qu'il avait à offrir. Dans la défaite, il a continué de grandir dans l'opinion publique. Il a encaissé plus de coups qu'il pouvait en prendre, mais il en a aussi distribué de très bons. Suffisamment pour faire réfléchir Librado Andrade, une bête qui avait l'air moins féroce que lors de ses affrontements contre Lucian Bute, mais qui sait encore dépecer un rival avec la précision d'un chirurgien.

Parlant de chirurgien, Lucas a fêté son 39e anniversaire de naissance à l'hôpital. Le premier médecin qui l'a examiné à son retour au vestiaire lui a recommandé de faire fermer au plus tôt une profonde coupure à l'arcade sourcillière gauche.

«C'est assez délicat comme blessure, lui a-t-il fait remarquer le médecin. La coupure est profonde et elle est en forme de Y. Nous n'avons pas ce qu'il faut à la clinique du Colisée pour refermer une plaie aussi profonde et rien ne sert de jouer les braves en attendant à demain (ce matin) pour recevoir des points de suture.»

Avant d'aller affronter les médias, il a trouvé le moyen de badiner avec son entourage. «Quand j'ai affronté Mikkel Kessler, je voulais m'offrir un dernier combat et j'en ai eu tout un. J'ai voulu répéter l'expérience avec Andrade et j'en ai eu tout un encore.»

Il s'est amusé de sa propre blague tout en admettant que son rival l'avait vraiment étonné. «Je l'avais imaginé fragile. Pourtant, quand je l'ai atteint solidement, il n'a pas bronché», a-t-il admis.

Un brin masochiste, Lucas a même demandé qu'on prenne sa profonde coupure en photo. En gros plan, ce n'était pas beau à voir.

«Tant qu'à conserver un souvenir de cette soirée», a-t-il dit, simplement, un sourire en coin.

Quel courage il a démontré durant cette soirée. Ce combat a été à l'image de sa carrière. Il s'est battu avec hargne, en tentant de répliquer tant bien que mal aux attaques d'Andrade. Quand ce n'était pas lui qui frappait le premier, évidemment.

C'est le médecin, après avoir examiné l'état de sa paupière une deuxième fois en bordure du ring, qui a recommandé à Stéphan Larouche d'arrêter la bataille. Dans la foule, on était certain d'une chose. La décision ne venait certainement pas de Lucas. Le connaissant, il aurait continué malgré le risque de subir une blessure plus grave encore.

Larouche a tenu compte de la recommandation. «J'étais d'accord avec cela. Rien ne sert de s'obstiner dans ces moments-là», a précisé l'entraîneur.

«Honnêtement, avant le combat, je m'attendais à ce que ce combat soit une expérience à la fois difficile et l'fun», a fait remarquer Lucas.

«Un combat l'fun, a demandé un témoin. Vraiment?»

«Tant qu'à livrer une bataille, aussi bien en faire une comme celui-là», a-t-il enchaîné sans trop de conviction.

Il a reçu une méchante taloche durant le combat. Une bosse sur la joue en témoignait. Il a fait remarquer que le coup avait résonné dans sa tête. Comme si Andrade lui avait pété l'os de la joue, pour reprendre son expression.

Cette fois, c'est sûr, on ne le reverra plus dans un ring. Il a voulu revenir pour s'offrir un dernier grand plaisir. Il en a eu jusqu'au sixième ou septième round quand les choses ont vraiment commencé à se gâter pour lui. Il a su ce qu'il voulait savoir, au fond. Le temps est maintenant venu de retourner à sa femme, à ses deux filles et à ses implications en affaires.

«Je ne suis pas triste à l'idée de devoir quitter la boxe d'une façon définitive. J'ai la satisfaction d'être allé au bout de mes ressources», a-t-il confié.

Il était tellement convaincu que les choses se passeraient bien. Il croyait avoir préparé une surprise pour tout le monde. Le président d'InterBox, Jean Bédard, a cru lui aussi en ses chances de victoire parce que le duo Larouche-Lucas l'avait maintes fois rassuré. Et comme la carrière de l'un des plus beaux boxeurs dans l'histoire du Québec s'est toujours déroulée sous le signe de l'acharnement et de la tenacité, Bédard s'attendait à ce qu'il sorte encore une fois un lapin de son chapeau.

«Éric a souvent été frappé par l'adversité, a-t-il rappelé. Quand sa fille a été foudroyée par le cancer, il est tombé. La nouvelle l'a assommé, mais il s'est vite relevé. Il a tout de suite demandé à quel porte il fallait frapper pour qu'elle reçoive les meilleurs soins. Il est comme ça, Éric. Il rebondit toujours.»

Il a fallu qu'il soit convaincant pour que Bédard et Larouche se fassent à l'idée qu'il allait, envers et contre tous, effectuer un retour à la boxe après quatre ans d'absence.

«On ne voulait pas qu'il revienne, a rappelé Bédard. Il s'était retiré dans le cadre d'une conférence de presse au cours de laquelle il avait magnifiquement exprimé ses états d'âme. À un certain moment, il a ressenti de la frustration quand il a réalisé que nous n'étions pas emballés par son projet. Il nous a regardés, l'air de dire: Si vous ne voulez pas vous occuper de moi, je vais trouver quelqu'un d'autre pour le faire. Finalement, nous avons embarqué.»
Tout un spectacle!

J'ai eu le privilège de passer une heure et demie dans le vestiaire d'InterBox. Les 90 minutes qui ont précédé la sortie de Lucas. Larouche et lui étaient si détendus qu'on aurait dit qu'ils savaient quelque chose que le Colisée au grand complet ignorait. Ils ont souvent blagué, comme des complices qui se préparaient à faire un coup pendable.

Larouche a bandé ses mains méticuleusement, lentement, comme s'il cherchait à goûter ce moment qui allait peut-être être le dernier. Sous le regard de l'officiel de la Commission athlétique chargé de s'assurer que l'exercice était fait dans les règles de l'art, il s'est occupé des mains de son boxeur comme si le verdict de cette bataille en dépendait. Puis, une fois le travail terminé, il a demandé à la blague à l'officiel s'il s'agissait d'un boulot bien fait. Le sérieux monsieur a approuvé d'un signe de la tête.

«Je suis fatigué de m'impressionner moi-même», a-t-il dit à l'officiel, pince-sans-rire.

Lucas s'est esclaffé. Larouche venait d'atteindre l'objectif. N'importe quoi pour alléger la pression qui était peut-être en train de monter chez son boxeur, même s'il n'en laissait rien paraître.

Il y avait une quinzaine de personnes dans la chambre, dont une équipe de tournage qui préparait une émission spéciale sur lui. Chacun était à sa place, assis sur une banquette, assistant en silence aux derniers préparatifs d'un ex-champion du monde qui en avait vu bien d'autres. Parfois, c'était Larouche qui brisait le silence avec une blague. Parfois, c'était Lucas.

En faisant les 100 pas dans la chambre, il s'est approché de moi pour me parler du lock-out au Journal de Montréal et du mal de vivre que doivent ressentir les gens qui en sont touchés. Il m'a étonné, j'en conviens. C'était sa soirée. Il voulait plaire à son public en lui offrant une autre victoire contre un adversaire qu'on avait qualifié de très dangereux et Lucas me jasait de lock-out. Quand je vous dis qu'il était détendu.

Dans l'attente du combat, il nous a donné toute une démonstration au centre du vestiaire. Larouche et lui se levaient périodiquement pour se livrer à un exercice qu'on appelle faire des 
pads dans le jargon du métier. L'entraîneur porte de grosses mitaines sur lesquelles il invite son boxeur à frapper de tous les angles. À deux ou trois occasions, Lucas a atteint la cible que lui offrait Larouche à une telle vitesse et avec une telle précision qu'il s'est attiré les applaudissements des témoins. Pas de doute, il était prêt.

«On s'en va leur donner le show qu'ils méritent», lui a lancé Larouche en faisant allusion aux 8 000 spectateurs présents.

C'est effectivement ce que Lucas a fait. Comme d'habitude, il a donné le meilleur de lui-même. Si bien qu'il laissera le souvenir d'un athlète qui, peu importe l'âge, peu importe la longue absence, peu importe l'adversité, s'est vidé pour caresser cette dernière ambition, celle de gagner à nouveau.

Il s'attendait à pouvoir fêter une victoire avec de nombreux partenaires et amis. Il n'a même pas pu recevoir leurs voeux de bonne fête sous le coup de minuit alors que quelque part, dans un hôpital de Québec, un spécialiste était occupé à soigner son oeil amoché.

«Dommage, a dit Lucas en quittant le Colisée. J'aurais eu au moins une occasion de fêter quelque chose.»

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